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Tuesday, 15 November 2016
Du projet Manhattan au changement climatique une brève histoire du communication pro nucléaire

Nucléaire et lobbying ont ainsi cheminé ensemble depuis l'origine mais ces relations sont devenues encore plus intimes lorsque l'énergie nucléaire a quitté le secret militaire pour devenir une technologie civile. Cette histoire est indissociable de l'histoire de la filière nucléaire civile.
Le nucléaire, c'est magique !
Au début des années 50, les États-Unis ne détiennent déjà plus le monopole de l'arme atomique : l'URSS a testé sa première bombe A en 1949. La doctrine concernant l'emploi de ces armes n'est pas fixée - en 1951, le général Mac Arthur a été relevé de son commandement en Corée pour avoir voulu employer l'arme atomique contre les troupes communistes - et on entrevoit que l'arsenal nucléaire pourrait emmener l'humanité à sa perte.
C'est pourtant dans ce contexte particulièrement défavorable que le nucléaire va amorcer sa mue. En 1953, devant l'Assemblée Générale des Nations Unies, le président Eisenhower prononce sont fameux discours "Atoms for peace", affirmant que "la plus grande des forces de destruction peut se changer en un grand bienfait pour l'humanité toute entière". Comment peut-on faire une telle affirmation en pleine guerre froide et plus de dix ans avant que le premier électron soit produit par une centrale nucléaire ? Il s'agit en fait d'un retournement classique dans les campagnes de communication, avec une résonance quasi-biblique : "ils forgeront de leurs glaives des socs de charrue, et de leurs lances des faux" (Isaïe 2,4).
Ces accents mystiques ne sont pas rares à l'époque dans le discours et les mises en scène autour du nucléaire, qui reste encore largement mystérieux. C'est même avec une "baguette magique" que le président Eisenhower lance les travaux de la première centrale nucléaire américaine en 1954. Non moins magique, la commission américaine de l'énergie nucléaire promet une électricité tellement bon marché que les compteurs deviendront inutiles ("too cheap to meter"). On peut tout promettre puisque rien n'existe encore...
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| D'un coup de "baguette magique", Dwight Eisenhower lance les travaux de la première centrale nucléaire des États-Unis le 1er septembre 1954 . |
Quoi de mieux qu'une centrale nucléaire près de chez soi ?
En 1962, General Electrics annonce en grande pompe que la centrale de Oyster Creek serait la première construite sans subvention. Il s'agissait en fait d'un produit d'appel : General Electrics acceptait de perdre de l'argent à Oyster Creek en anticipant les bénéfices de futures ventes. Cette stratégie est un succès et le marché décolle enfin alors que GE, en augmentant progressivement ses prix, parvient à la fois à se positionner en leader et à préserver ses marges.
Après Oyster Creek, la bataille pour convaincre les investisseurs semble gagnée. Le territoire américain commence à se couvrir de centrales nucléaires. Pour les communicants, l'enjeu change : il s'agit désormais de convaincre les habitants d'accepter un centrale nucléaire dans leur voisinage.C'est à cette époque que naissent les vertus environnementales du nucléaire. Les campagnes menées à ce sujet visent particulièrement les enfants, la bande dessinée est un vecteur privilégié. Par exemple, dans "The battle for survival", comics édité en 1975 par Virginia Electrics and Power et supposé traiter de la lutte contre la pollution, un personnage affirme : "aucune ville ne pourra trouver un voisinage plus propre et plus désirable qu'une centrale nucléaire". Des dizaines d'autres albums reprennent le même message.
La gestion des accidents
Pourtant les dangers de l'énergie nucléaire étaient déjà connus : dès 1966, une fusion partielle du réacteur Fermi I avait fait un temps envisager l'évacuation de Détroit ! Mais l'accident est gardé secret ce qui permet aux communicants de ne pas changer leurs arguments avant 1979 et l'accident de Three Miles Island.
Lors de cet accident qui a conduit à la fusion d'un réacteur, la communication de crise est confiée à l'agence Hill & Knoltown (oui, la même qui avait assuré la publicité du programme Manhattan). Elle trouve une administration mal préparée et des exploitants en plein désarrois. Le premier réflexe est de nier les risques. Metropolitan Edison, l'exploitant de la centrale, affirme n'avoir pas enregistré de hausse de la radioactivité en dehors de la centrale, une affirmation immédiatement démentie par les mesures de l'agence de protection de l'environnement obligeant la compagnie à avouer qu'elle ne savait pas quelles doses avaient été émise.
L'accident marque le triomphe de la langue de bois : le vice-président de Metropolitan Edison s'illustre par exemple en admettant lors d'une conférence de presse qu'un "désassemblage énergétique spontané" du réacteur est possible... et en quittant la salle lorsqu'un journaliste lui demande la différence entre désassemblage énergétique spontané et une explosion.
Résultat : la panique gagne la population, près de la moitié des personnes vivant dans un rayon de 25km autour de la centrale quittent leur domicile créant des scènes d'exode avec des répercussions désastreuses pour l'industrie nucléaire.
Pourtant, les erreurs commises pendant l'accident de Three Miles Island - déni contre l'évidence, ignorance retranché derrière un jargon technique... - ne cesseront de se reproduire.
A la conquête de la France
Après l'accident de Three Miles Island, la filière nucléaire américaine est moribonde. Le centre de gravité de l'industrie se déplace vers l'Europe et singulièrement vers la France qui s'équipe alors au rythme de 6 réacteurs par an.
Si l'industrie nucléaire américaine a été accompagnée dès son origine par les spécialistes des relations publiques, en France elle est marquée par ses origines militaires et l'obsession du secret. Le Commissariat à l’Énergie Atomique qui règne alors en maître sur les applications civiles et militaires du nucléaire ne publie pas ses travaux comme le ferait un institut de recherche ordinaire, par peur de l'espionnage l'écrit est réduit au strict minimum et le secret défense est la règle. Cette culture peut expliquer en partie la gestion catastrophique de l'accident de Tchernobyl avec l'affirmation contre toute évidence que le nuage radioactif s'arrête aux frontières française.
A ce discrédit s'ajoute, dans les années 90, la fin du programme d'équipement français et de la guerre froide, donc le ralentissement des activités civiles et militaires du CEA. Certains voisins de la France s'orientent vers l'abandon de l'énergie nucléaire et les acteurs de la filière française prennent progressivement conscience qu'ils doivent convaincre. Le CEA crée sa première revue en 1995, il se tourne aussi, à son tour, vers la bande dessinée et les publications de jeunesse. Il met également en avant des ses activités plus sympathiques : la recherche médicale ou, grâce à ses moyens de calcul, le séquençage du génome.La science climatique faisant appel à l'étude des radionucléides, c'est justement dans une de ses activités annexes, que la filière nucléaire a trouvé l'argument de sa relance : puisque l'électricité nucléaire n'est pas émettrice de gaz à effet de serre (au moins au niveau de la centrale), ne pourrait-elle pas être une solution au changement climatique ? soixante-dix ans après, le nucléaire lave toujours aussi vert...
Publié le 5 mars 2014 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 7 mars 2016
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Wednesday, 26 October 2016
Le changement climatique opportunité ou menace Demandons son avis à un homme préhistorique
A priori, une hausse de la température moyenne est plutôt une chose sympathique. Entre autres, on peut espérer réduire les dépenses de chauffage, accélérer la croissance des plantes (donc les rendements agricoles) et aller à la plage plus souvent.C'est d'ailleurs comme ça que le voyait Svante Arrhenius, le premier a avoir compris que l'utilisation à grande échelle d'énergie fossile allait faire augmenter la température moyenne de la planète.
En 1896, il calcule qu'un doublement de la concentration en dioxyde de carbone dans l'athmosphère conduirait à un réchauffement de 4°C (c'est à peu de choses près ce que prévoit toujours aujourd'hui le GIEC). Mais cette perspective ne l'inquiète pas particulièrement. D'autant qu'il savait déjà que le climat change naturellement : les archéologues du XIXe siècle avaient compris en analysant les restes d'animaux découverts sur des sites préhistoriques que la température avait changé significativement dans le passé - c'est d'ailleurs pour expliquer ces découvertes qu'Arrhenius s'intéresse à l'effet de serre.
Les variations climatiques du paléolithique supérieur et leur impact sur l'homme
S'il avait disposé des connaissances que nous avons actuellement sur sur les variations passées du climat et de leurs conséquences pour les premiers hommes, il aurait peut-être été un peu moins enthousiaste....
Lorsque les premiers hommes modernes débarquent en Europe, il y a environ 40.000 ans, ils y trouvent un climat a priori hostile : nous sommes en plein dans le dernier maximum glaciaire, une période de refroidissement global qui a culiminé il y a environ 20.000 ans, et la moitié nord de l'Europe est recouverte de quelques kilomètres de glace. Cependant cette période est ponctuée de rechauffements rapides et brefs. La température remonte alors pour atteindre des niveaux tempérés pendant quelques siècles. Ces anomalies sont connues sous le nom d'évenements de Heinrich et de cycle de Dansgaard-Oeschger et leur origine reste incertaine.
Question : comment se sont comportés nos lointain ancètres lorsque ces événements leur offraient pour quelques générations un climat tempéré ?
On peut répondre, au moins en partie, grâce aux progrès de la la datation au carbone 14 (notamment à la spectrométrie de masse par accélérateur) qui permet de dater précisément les vestiges et donc d'extrapoler les variations de population dans le temps. Et là, surprise...
Les premiers européens préféraient le froid...
Comme tout bon européen, nos ancètres sont allés se mettre à l'abri du froid en Espagne et dans le Sud de la France. Ils y resteront pendant toute la période glaciaire avec une population ne dépassant pas 40.000 individus (Van Andel et Davies, 2003).
Plus surprenant : les intermèdes tempérés ne permettent pas à la population de croitre. C'est même le contraire qui s'est produit : la fréquences des sites baisse nettement à chaque réchauffement (d'Errico, 2010). Les premiers européens semblent bien avoir préféré les périodes de basse température...
Les paléontologues expliquent ce résultat contre-intuitif par l'évolution de la végétation : nos ancètres étaient des chasseurs, grands consommateurs d'ongulés. Or ceux-ci se trouvent plus facilement dans les steppes, lorsque le climat se réchauffe, la steppe laisse place à une végétation plus dense, la chasse devient difficile et la population baisse.
Et à l'âge de bronze ?
Bon, vous me direz qu'il s'agissait de chasseurs dépendant très directement de leur environnement et qui n'avaient sans doute pas de connaissances techniques ou de structures sociales leur permettant de s'adapter à une variation du climat. Vous n'avez pas tort... Mais une société plus avancée garantit-elle un meilleurs résultat ?
Faisons un grand bond en avant pour arriver en 850 avant notre ère. A ce moment-là, l'Europe connait encore un changement climatique rapide : son climat devient plus frais et plus humide.
Au Pays-Bas, ce climat plus humide provoque une élévation rapide des nappes phréatiques : les plaines se tranforment progressivement en marais et en tourbières. Cette fois nos ancètres tentent de s'adapter : des fouilles ont montré queles habitants de Hollande Septentrionale, installés sur place depuis près d'un millénaire, ont modifié leurs techniques de constructions afin de surélever les habitations. Mais c'est insuffisant : les marécages continuant à gagner sur les terres arables, ces populations ont finalement été contraintes d'émigrer.
Mais pour d'autres l'effet a été positif : c'est le cas des scythes, un peuple nomade installé à l'époque en Sibérie centrale. Pendant que les agriculteurs européens peinent, eux connaissent un remarquable développement démographique et culturel et une extension vers l'Europe de l'est et du Sud-est (ce qui les fera entrer en contact avec les Grecs). L'explication de cet essor semble tenir encore une fois à la végétation : avec un climat plus humide, des zones semi-arides se sont transformées en steppes favorables aux herbivores, donc aux nomades (Van Geel, 2009).
Morale de l'histoire
Parmi une multitude d'autres, ces quelques exemples montrent à quel point il est difficile de prévoir les effets d'une variation du climat sur une communauté humaine. Seront-ils positifs ou négatifs ? C'est l'interaction entre, d'une part, les modifications physiques de l'environnement causées par un changement climatique et, d'autre part, les caractéristiques (économiques, sociales, politiques, culturelles...) de la communauté considérée qui le dira. Interactions d'autant plus complexe et dynamiques que les sociétés sont développées et interdépendantes.
De ce point de vue, je crois qu'il serait vraiment ambitieux d'essayer de prévoir comment le réchauffement que nous connaissons actuellement va influer sur nos propres sociétés et d'essayer de deviner des gagnants et des perdants, comme le font manifestement certains pays qui ne collaborent pas aux efforts de réduction des émissions.
Nous pouvons sans doute, au moins en partie, prévoir les impacts du changement climatique actuel sur notre environnement physique mais beaucoup moins sur notre environnement humain. Et à l'arrivée, le résultat peut se révéler assez contre-intuitif...
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